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Paul Meunier

AINSI…

Tant qu’il y aura des souffre-douleurs,
Le tourne-sol n’osera regarder le soleil.
Tant que le pain ne sera pas dans toutes les bouches,
Le blé piaffera d’attente au semis.
Tant qu’il neigera sur la poitrine des sans-abris,
La glace voudra fondre.
Tant que les amours perdues se traîneront à l’aveuglette,
Les clairs de lune seront noirs.
Tant que les égoïstes s’aspergeront de leur unique parfum,
La rose sera inodore.
Tant que les cris de la jungle gesticuleront entre les doigts lianes des appels,
La fraternité rugira au point d’eau
Tant que le roi argent traînera son cadavre de la surconsommation,
Les déracinés de la terre agiteront leur boue.
Tant que l’ignorance grimacera son sourire de sous-sol,
La crue nudité du savoir déshabillera les ombres.
Tant que les gourmands, aux bedaines flasques, agrandiront les dimensions de leurs cercueils,
La médecine défera les points-de-suture aux oreilles.
Tant que les pilleurs de la nature et les ravageurs d’entreaide coupailleront,
La survie dénoncera leurs macabres liturgies.
Tant que les silences seront triturés aux tympans endoloris par le bruit,
La musique s’infiltera de l’infinie.
Tant que la main de la Conquête hissera une feuille rouge,
Le lis clopinera en homme blessé.
Tant que les mots de mes ancêtres mourront autour de moi,
Ma langue débusquera les cannines assassines.
Tant qu’on bâillonnera les artistes qui créent dans le feu de leur sang,
La civilisation s’éclairera de soleils couchés.
Tant que la liberté de parole sera à bout de vagues sur l’eau lissée,
Les mots surnageront et appelleront au secours.
Tant que s’affichera la ségrégation au coeur sec et aux os froids,
La fraternité approchera la tendresse de l’aurore.
Tant que les mines mangeuses de pieds, de mains et de bras éclateront ,
Le pacifique hurlera plus fort que les explosions : mort à la mort!
Tant que l’enfance mal nourrie, malmenée et mal aimée sanglotera,
Les larmes nous accuseront.
Tant que l’hommerie aura les lèvres-rivages de feu, à sa face de terre cuite,
La bonté écoutera la source qui mène à l’océan.
Ainsi, dans l’immobile du blanc, passent les poètes
Répandant un miel de lumière sur les douleurs enfouies ou en chaudes larmes,
Défigurant les demi-dieux aux yeux vitreux et leur haleine de marées basses.

Ainsi passent les poètes.

Ainsi passa, René Bouliane.


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